Des dérapages prévisibles

Avec les dérapages de supporters, ces dernières semaines, le football français est en train de prendre un mauvais virage. Sans excuser, n’est-ce pas juste la conséquence de comportements irresponsables des dirigeants ?

Les évènements qui se sont passés à Lille samedi soir sont d’une extrême gravité. Evidemment que les supporters sont les premiers coupables, mais est-ce que le football ne fait pas tout ce qu’il faut pour que ça dérape ?

Le supporter a son club dans la peau. Il s’imagine comme un soldat défendant son blason. Pour lui, c’est Son club. Il sait que les joueurs s’en iront un jour, et encore plus en cas de relégation. Il sait que le Président (ou l’actionnaire) est susceptible de tout lâcher, alors que lui non. Enfin, le supporter, avec l’effet de groupe, redevient un être primaire et ce quelque soit son statut social dans la vie active.

Pour les dirigeants, le supporter est un allié, un client, mais aussi parfois un poids. Son comportement doit aider l’équipe, mais il peut aussi pénaliser le club. Alors, dans un élan de populisme, les présidents jouent de cette position. Parfois, ils appellent au soutien des supporters pour aider l’équipe, quand d’autres fois ils appellent à mettre la pression sur l’adversaire. En employant certains mots, certaines phrases, un vocabulaire guerrier, les dirigeants jouent sur l’ambiguïté. Mais alors, il ne faut pas s’étonner qu’un jour, ça dérape.

Quand Jean-Michel Aulas chauffe ses supporters avant un derby, est-ce son rôle ? Quand il a des mots provocateurs envers Saint-Etienne, les supporters le vivent comme une approbation de leur comportement lors du prochain match. J’avais écrit un papier, il y a plus de deux ans sur ce sujet: http://parlonsbienparlonsfoot.fr/lettre-ouverte-a-jean-michel-aulas/.

Quand M. Ciccolini, alors entraineur de Bastia, déclare à la fin du match aller face aux lyonnais « qu’on verra au retour qui sont les hommes », faut-il être surpris que la rencontre dérape et que des supporters envahissent la pelouse pour agresser les joueurs lyonnais au match retour ?

On peut ajouter les supporters de l’OM qui descendent sur le terrain à Braga pour agresser leurs propres joueurs, ou les supporters parisiens qui vont faire condamner leur club par l’UEFA… Avec l’aide de leurs dirigeants.

Ce samedi donc, ce qu’il s’est passé à Lille, n’est-ce que de la faute des supporters ? Non. Pour comprendre, il faut remonter à la semaine lilloise. Lundi, le Président, Gérard Lopez, a rencontré les supporters. A la fin de cet échange, il a déclaré qu’il « aimerait voir les supporters râler, gueuler après les joueurs, et qu’il ne comprenait pas que leur mécontentement ne s’exprime qu’à la fin des rencontres ». Après de telles déclarations, faut-il toujours s’étonner que ça ait débordé ? A force de répéter certaines phrases, il ne faut pas s’étonner que les supporters passent des mots aux actes.

Vendre du rêve, est-ce aussi mettre de l’huile sur le feu ? A première vue non. Mais quand on creuse un peu, peut-être que oui. Parce que vous ne pouvez pas dire à vos supporters (clients !!) j’amène de l’argent, j’achète des joueurs, dans deux ans on gagne la ligue des champions. Parce que les supporters boivent vos paroles, mais la déception née de vos mensonges créent une frustration. De plus, vos supporters deviennent le sujet de moquerie des autres. Enfin, ils ont l’impression d’avoir été pris pour des cons. Avec tous ces sentiments accumulés, un jour, ça dérape.

Encore une fois, je n’excuse pas tout cela, mais je tente d’expliquer que ce qui arrive n’est pas dû au hasard. Je n’excuse pas en tant qu’éducateur, parce que c’est une très mauvaise image renvoyée aux clubs amateurs qui souffrent, et notamment de la violence dans les stades. Si ça se fait dans l’élite, pourquoi pas en bas ? Je n’excuse pas non plus en tant que père de famille. Comment transmettre mon amour du football à mes enfants en les emmenant au stade dans ce genre d’ambiance ? Ils deviendront donc des amoureux du football devant la télé, c’est plus prudent (!!!).

La France est en train de suivre le chemin de l’Italie, là où les supporters ont pris le pouvoir et tiennent les clubs en otage.

Pour comprendre ce qu’est le football, il faut lire le livre de Christian Bromberger, « Football, la bagatelle la plus sérieuse du monde ». Parce que oui, le football ne peut pas être seulement vu sous le prisme du simple sport. Il est bien plus important que cela. Et selon Jean-Marie, auteur d’une thèse, le football ne serait qu’une forme moderne de barbarie ou, si l’on préfère, un substitut émotionnel de masse aux grandes fêtes religieuses. A ce titre, il servirait de terrain privilégié à la mise en oeuvre de la machinerie capitaliste. Les places croissantes de l’argent, de la violence, du populisme, de la corruption et du dopage ne témoignent-elles pas des perversions raisonnées du sport spectacle ?

Car le football est ce sport où un avocat côtoie une personne au RSA et, là où dans la vie de tous les jours leurs différences sont énormes, dans le stade, ils adoptent les mêmes codes et les mêmes comportements. Le football est le sport où les politiques donnent leur avis, se montrent au stade et où une victoire dans une grande compétition offre au Président de la République quelques semaines de répit et une côte de popularité en hausse. Le football est le sport qui permet à une idée politique d’avoir une portée (exemple: indépendance de la Catalogne).

Il y a déjà eu des morts chez les supporters en France. Attend-on la mort d’un joueur, d’un entraineur ou d’un président, comme cela est déjà arrivé en Colombie ou au Mexique pour réagir enfin ?

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